Les chiffres sont tombés. Et ils sont sans appel.
D’un côté, le sondage Ipsos BVA pour le SNRC (février 2026, 1 300 personnes, dont 510 parents) qui radiographie l’opinion des Français sur la restauration collective. De l’autre, la SNANC 2025-2030, la feuille de route gouvernementale qui fixe le cap de l’alimentation en France pour les cinq prochaines années.
En croisant ces deux documents, un constat émerge : les Français demandent exactement ce que la SNANC promet. Mais entre les attentes de l’opinion et la réalité du terrain, il y a un gouffre. Et c’est précisément là que la restauration collective a une carte majeure à jouer.
Décryptage.
1. Le gap aspirations/réalité : un diagnostic partagé
Ce que dit le sondage Ipsos
Le chiffre le plus frappant de l’enquête, c’est celui-ci : 94 % des Français jugent important d’avoir une alimentation saine et équilibrée. Mais seulement 74 % y parviennent réellement. C’est un écart de 20 points.
Et ça se dégrade sévèrement quand on entre dans le détail :
- 89 % veulent faire des économies alimentaires → seulement 32 % y arrivent. Gap de 57 points.
- 88 % veulent soutenir les agriculteurs français → 55 % le font. Gap de 33 points.
- 85 % veulent consommer local → 58 % le font. Gap de 27 points.
- 51 % veulent manger bio → 28 % le font. Gap de 23 points.
Chez les parents, c’est quasiment identique. Et la raison n°1 est financière.
Ce que dit la SNANC
La stratégie nationale dresse le même constat, chiffres de la FAO à l’appui : les coûts cachés du système alimentaire français s’élèvent à 177,5 milliards d’euros, dont 134,3 milliards liés aux maladies chroniques. Le coût social de la surcharge pondérale seule représente 20 milliards d’euros, soit 1 % du PIB.
La précarité alimentaire a explosé : de 12 % à 16 % des Français entre juillet et novembre 2022. Et seulement 39 % des plus de 15 ans déclarent pouvoir manger tous les aliments qu’ils veulent — contre 50 % six ans plus tôt.
Le croisement parle de lui-même : les Français savent ce qu’il faudrait manger. Ils n’en ont pas les moyens. Et la SNANC le confirme avec des données macroéconomiques.
2. La restauration scolaire : rempart reconnu, levier sous-exploité
Ce que dit le sondage Ipsos
Les chiffres de perception sont massifs :
- 92 % des Français voient la restauration scolaire comme un rempart contre la précarité alimentaire
- 89 % comme un rempart contre la malbouffe
- 87 % comme un vecteur de bonnes habitudes alimentaires
- 85 % comme un outil de prévention de l’obésité infantile
- 81 % pensent qu’investir dans la restauration scolaire réduit les dépenses de santé à long terme
- 79 % considèrent la cantine comme un outil de prévention efficace pour la santé des enfants
Et le chiffre qui devrait faire réfléchir tous les décideurs : 74 % des parents estiment que les repas de cantine sont plus équilibrés que la moyenne de l’alimentation des Français. Mieux encore, 51 % des parents admettent que la cantine fait mieux que ce qu’ils proposent eux-mêmes à leurs enfants au quotidien (55 % chez les parents de 3 enfants ou plus).
Ce que dit la SNANC
La SNANC confirme ces perceptions avec des faits :
- 17 % des enfants sont en surpoids, 4 % obèses — et ces chiffres ne reculent pas
- 60 % des élèves mangent au moins 4 fois par semaine à la cantine
- La mauvaise alimentation coûte 177,5 milliards d’euros par an en coûts cachés
- L’inactivité physique coûte 140 milliards d’euros par an (38 000 décès prématurés)
La stratégie nationale positionne explicitement la restauration collective comme un levier de prévention. L’Objectif 7 de la SNANC est entièrement dédié au soutien de la restauration collective, avec 9 actions concrètes (n°21 à 29) : actualisation de la réglementation nutritionnelle en restauration scolaire, encadrement réglementaire en petite enfance et EHPAD, renforcement de l’accompagnement financier des cantines rurales, adaptation du « fait maison », évolution de la formation des cuisiniers…
Le croisement : les Français perçoivent la cantine exactement comme la SNANC la positionne — un outil de santé publique. Sauf que cette perception reste insuffisamment traduite en moyens.

3. Souveraineté alimentaire et soutien aux agriculteurs : le consensus
Ce que dit le sondage Ipsos
- 76 % des Français considèrent les entreprises de restauration scolaire comme un maillon essentiel pour l’avenir des agriculteurs
- 65 % pensent qu’elles s’approvisionnent principalement auprès de producteurs français
- 53 % auprès de producteurs locaux
- 52 % qu’elles permettent aux producteurs de vivre de leur travail
Chez les parents, ces scores montent respectivement à 76 %, 69 %, 60 % et 59 %.
Ce que dit la SNANC
La souveraineté alimentaire est l’un des 4 objectifs généraux de la SNANC. Et les chiffres de contexte sont éloquents :
- La France est le 1er producteur agricole européen (17,9 % de la production UE)
- Mais la balance commerciale agroalimentaire est négative vis-à-vis de l’UE
- Le pays est dépendant à 75 % pour les engrais azotés et à 63 % pour les tourteaux de soja
- Les filières volailles, colza et blé dur sont en dégradation
L’Action n°21 de la SNANC est sans ambiguïté : privilégier les circuits courts et écarter les denrées non européennes pour l’État et les entreprises publiques. L’Action n°38 vise à construire une méthodologie pour les circuits courts vertueux.
Le croisement : les trois quarts des Français voient déjà la cantine comme un soutien aux agriculteurs. La SNANC leur donne raison en faisant de la restauration collective un levier de souveraineté. Mais les moyens doivent suivre.
4. La loi EGAlim : le grand malentendu
Ce que dit le sondage Ipsos
Le chiffre qui devrait alerter tous les professionnels : 64 % des Français — et 64 % des parents — sous-estiment la part de produits durables et de qualité imposée par la loi en restauration collective.
Quand on leur demande quel pourcentage doit être durable/de qualité :
- 32 % répondent 10 % (faux)
- 32 % répondent 20 % (faux)
- 26 % répondent 50 % (bonne réponse)
- 10 % répondent 70 % (faux)
Autrement dit, les deux tiers des Français ignorent que la loi EGAlim impose déjà 50 % de produits durables et de qualité dont 20 % de bio depuis le 1er janvier 2022.
Ce que dit la SNANC
La SNANC réaffirme cet objectif comme l’un de ses 6 objectifs opérationnels : « Atteindre 50 % de produits durables et de qualité dont 20 % de bio en restauration collective publique et privée. »
Et la stratégie va plus loin avec l’Action n°19 : imposer dans la loi la transparence des pourcentages d’achats de produits durables et de qualité pour les distributeurs et la restauration commerciale.
L’Action phare n°3 prévoit même d’étendre cette transparence obligatoire à la distribution et à la restauration commerciale — un changement considérable.
Le croisement : on a d’un côté un cadre réglementaire ambitieux (EGAlim) que la SNANC renforce, et de l’autre des Français qui n’en connaissent même pas l’existence. Le déficit de pédagogie et de transparence est colossal. Et c’est aussi le constat de la slide 18 de l’enquête Ipsos : au-delà des menus, les parents se disent mal informés sur le choix des produits (46 % seulement), la gestion (39 %), les coûts (38 %) et surtout la sélection des prestataires (25 %).
5. Municipales 2026 : un sujet qui pèse dans les urnes
Ce que dit le sondage Ipsos
- 79 % des Français (et 83 % des parents) considèrent la restauration scolaire comme un sujet prioritaire ou important pour les élections municipales 2026
- 91 % estiment que les collectivités doivent avoir plus de moyens
- 89 % veulent un investissement massif pour la transition alimentaire
- 85 % pensent que la restauration scolaire doit être une priorité municipale
Les femmes sont plus mobilisées que les hommes (28 % vs 22 % jugent le sujet prioritaire), et les habitants des petites communes (<3 500 hab.) sont en pointe (31 %).
Ce que dit la SNANC
La SNANC formalise le rôle central des collectivités à travers les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) :
- 450 PAT reconnus au 1er juillet 2025, dont 241 opérationnels
- Objectif : 80 % du territoire couvert par des PAT de niveau 2
- Renforcement des CRALIM régionaux associant DRAAF, ARS, DREAL, collectivités
- Action n°27 : renforcement de l’accompagnement financier des cantines rurales
- Action n°37 : faciliter l’accès à la restauration collective via des tarifs préférentiels scolaires
- Objectif de 3 000 communes bénéficiaires de l’aide à la tarification sociale
Le Pacte des Solidarités 2023-2027 prévoit le programme « Mieux manger pour tous » et la tarification sociale des cantines.
Le croisement : les Français demandent plus de moyens pour les collectivités. La SNANC les prévoit. Les PAT sont le véhicule. Les municipales 2026 seront le moment de vérité.
6. Formation et valorisation des métiers : l’angle mort
Ce que dit le sondage Ipsos (en creux)
Le sondage ne pose pas directement la question des métiers. Mais les réponses parlent d’elles-mêmes : 82 % des enfants de parents interrogés déjeunent à la cantine au moins deux fois par semaine. 69 % des étudiants fréquentent le resto U. 40 % des salariés mangent à la cantine.
Derrière ces millions de repas quotidiens, il y a des femmes et des hommes. Des cuisiniers, des gestionnaires, des diététiciens. Et l’image de ces professionnels est en progression : 59 % de bonne image pour les entreprises de restauration collective (65 % chez les moins de 35 ans, 68 % chez les salariés qui fréquentent la cantine).
Ce que dit la SNANC
La SNANC consacre deux actions explicites à la formation :
- Action n°17 : poursuivre l’évolution de la formation des cuisiniers (produits végétaux bruts, menus végétariens, anti-gaspillage, diversité)
- Action n°29 : poursuivre l’évolution de la formation initiale et continue des cuisiniers — levier réglementaire et financier
Et depuis 2023, les modules de formation obligatoires sur la diversification des protéines sont en place.
L’Action n°71 prévoit aussi de renforcer la formation des professeurs, animateurs périscolaires et professionnels de santé sur l’éducation à l’alimentation.
Le croisement : la SNANC reconnaît enfin que la qualité de la restauration collective passe par la formation des professionnels. C’est un signal fort. Mais il manque encore une véritable politique de revalorisation salariale et d’attractivité des métiers.
Ce qu’il faut retenir
En croisant le sondage Ipsos/SNRC et la SNANC 2025-2030, trois conclusions s’imposent :
1. L’alignement est total entre opinion publique et stratégie nationale. Les Français perçoivent la restauration scolaire comme un outil de santé publique (92 %), de souveraineté alimentaire (76 %), de justice sociale (92 % rempart contre la précarité). La SNANC la positionne exactement de la même façon. Le consensus est là.
2. Le décalage est dans les moyens et la pédagogie. 91 % des Français demandent plus de moyens pour les collectivités. 64 % ignorent la loi EGAlim. 75 % des parents ne savent pas comment sont choisis les prestataires. La SNANC prévoit un renforcement financier (cantines rurales, tarification sociale, programme « Mieux manger pour tous ») et une transparence législative, mais la mise en œuvre reste le vrai défi.
3. La restauration collective est au carrefour de toutes les transitions. Transition alimentaire (50 % durables, 20 % bio), transition agricole (circuits courts, souveraineté), transition sanitaire (prévention obésité, réduction des coûts de santé), transition sociale (accessibilité, tarification adaptée). Aucun autre secteur ne concentre autant d’enjeux simultanés.
Mon analyse
On a les chiffres. On a la stratégie. On a l’adhésion des Français.
Ce qui manque ? L’exécution.
La SNANC fixe le cap à 2030 avec 85 actions. Le sondage Ipsos montre que l’opinion est prête. Mais entre une feuille de route gouvernementale et la réalité d’une cuisine collective à 6h du matin avec un budget matière de 2 € par repas, il y a un monde.
La restauration collective ne sera pas le parent pauvre de la politique alimentaire si — et seulement si — les moyens suivent les mots. Les municipales 2026 seront un test grandeur nature.
Et nous, professionnels, on a une responsabilité : celle de faire le pont entre les chiffres et les assiettes. Tous les jours. Pour chaque petit monstre qu’on nourrit.
Sources :
- Sondage Ipsos BVA pour le SNRC, « L’opinion des Français à l’égard de la restauration collective », février 2026 — 1 300 personnes, terrain du 9 au 21 janvier 2026
- SNANC 2025-2030, Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat, Gouvernement français, février 2026
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